Le Réveil du Béarn - Filtrer les éléments par date : août 2016
mardi, 30 août 2016 12:55

Nuit d’Agapes Rudyard Kipling

Nuit d’Agapes

Le moment venu, le roi Salomon déclarait
A ses ouvriers qu’il voyait tailler la pierre :
Nous allons mettre en commun, l’ail, le vin et le pain,
Et festoyer tous ensemble.  Je descendrai de mon trône,
Et tous les frères devront venir à ces agapes,
En tant que Compagnons, ni plus, ni moins !

Qu’on envoie promptement une chaloupe à Hiram de Tyr,
Lui qui assure l’abattage et le transport sur les flots
De nos arbres si beaux. Dites-lui, que les Frères et moi
Désirons parler avec nos Frères qui naviguent sur les mers,
Et que nous seront heureux de les rencontrer à ces agapes,
En tant que Compagnons, ni plus, ni moins !
Qu’on porte aussi le message à Hiram Abib,
Le Grand Maître des forges et des mines :
Moi-même et les Frères, nous aimerions qu’il soit possible
Que lui-même et ses Frères viennent à ces agapes,
Portant riches décors ou simples vêtures,
En tant que Compagnons, ni plus, ni moins !
Dieu a assigné à chacun sa place : au cèdre majestueux,
A la modeste hysope, et au mûrier sauvage, au figuier
Et à l’aubépine… mais cela n’est pas une raison suffisante
Pour reprocher à un homme, de n’avoir pas réussi à être,
Ce à quoi il n’était pas nécessairement destiné !
Et à propos de notre Temple, je maintiens et j’affirme :
Nous ne sommes que des Compagnons, ni plus, ni moins !
Ainsi il ordonna, et ainsi il fut fait.
Et les Coupeurs de Bois, et les Maçons de Marque,
Avec les simples matelots de la flotte de Sidon,
Et les amiraux du Royal Arche,
Vinrent s’asseoir et se réjouir à ces agapes,
En tant que Compagnons, ni plus, ni moins !
Dans les carrières, il fait encore plus chaud
que dans les forges d’Hiram,
Nul n’y est à l’abri du fouet du gardien.
Le plus souvent, il neige sur la passe du Liban,
Et le vent souffle toujours, au large de la baie de Jaffa.
Mais quand le moment est venu, le messager apporte
L’ordre du roi Salomon : alors oublie tout le reste !
Que tu sois Frère parmi les mendiants, l’ami des rois
Ou l’égal des princes, oublie tout cela !
Seulement Compagnon !  et oublie tout le reste.

D‘après  R.K. – Traduction M.R.

Kipling.jpg

Banquet Night
Once in so often, King Salomon said,
Watching his quarrymen drill the stone :
We will club our garlic and wine and bread
And banquet together beneath my throne,
And all the brethren shall come to that mess,
As Fellow-Craftsmen, no more, no less !
Send a swift shallop to Hiram of Tyr,
Feilling and floating our beautiful trees,
Say that, the Brethren and I, desire
Talk with our Brethren who use the seas.
And we shall be happy to meet them at mess
As Fellow-Craftsmen, no more, no less !
Carry this message to Hiram Abid,
Excellent Master of forges and mines :
I and the Brethren would like it if
He and the Brethren will come to dine,
Garments from Bozrah or morning dress,
As Fellow-Craftsmen, no more, no less !
God gave the cedar and hyssop their place
Also the bramble, the fig and the thorn,
But that is no reason to black a man’s face
Because he is not what he hasn’t been born.
And as touching the Temple, I hold and profess :
We are Fellow-Craftsmen, no more, no less !
So it was ordered, and so it was done,
And the Hewers of Wood and the Masons of Mark,
With the fo’s’le hands of the Sidon run,
And navy Lords from the  » Royal Ark « ,
Came and sat down, and were merry at mess,
As Fellow-Craftsmen, no more, no less !

The quarries are hotter than Hiram’s forge ;
No one is safe from the dog-whips reach.
It’s mostly snowing up lebanon gorge,
And it’s always blowing off Joppa beach ;
But once in so often, the messenger brings
Salomon’s mandate : Forget this things !
Brother to beggars and fellow to kings,
Companion to Princes, forget these things !
Fellow-Craftman, forget these things !
Rudyard Kipling

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mardi, 30 août 2016 12:51

Choisir

Choisir


Il y a quelques mois, faisant mes courses dans un hypermarché palois, j’ai été mis en présence d’une dame toute de noir vêtue. Seul, en effet, le regard de cette femme était visible. Un trouble m’a saisi, soudain. Certes, l’horreur sidérante du 13 novembre 2015 hantait encore mon esprit ; certes, le débat autour de la place de l’Islam dans notre république battait son plein, quand il n’était pas instrumentalisé par tous les fondamentalistes. Je dis bien tous, y compris ceux se réclamant d’une fausse laïcité pour vomir leur racisme. Je changeai de rayon pour souffler. Tour à tour, j’étais pris à partie par la colère ou la culpabilité. « Étais-je devenu islamophobe ? » Arrivé « a casa », j’ai compris que mon âme et mon corps associés avaient refusé cette extériorisation religieuse. D’autres rencontres me dirent, après, que cette émotion n’exprimait nul rejet de telle ou telle croyance. Dieu merci, si j’ose dire. C’était le citoyen libre, l’humaniste, qui s’était vu menacé. Hier, je voyais d’élégantes étudiantes de Sciences-Po Paris se voiler à dessein, pour revendiquer la liberté des femmes de se couvrir d’une « capula » (1), au nom de Dieu ou d’une identité qui lui serait attachée. J’en ai été encore heurté. Il m’a semblé étrange que ces futures responsables de notre république — bien qu’elle soit bien mal en point — puissent ainsi défier ses valeurs laïques au nom de la liberté, oubliant les deux autres éléments du triptyque républicain : l’égalité et la fraternité. J’ai pensé à la déclaration de mon compatriote Kamel Daoud, l'auteur de Meursault, contre-enquête (2), écrite dans Le Quotidien d’Oran, faisant suite aux violentes critiques essuyées de la part d’universitaires français, après son texte sur les viols commis lors du Carnaval de Cologne : « Nous vivons désormais une époque de sommations. Si on n'est pas d'un côté, on est de l'autre ». J’ai choisi comme Daoud, lui qui vit chaque instant sous la menace des islamistes algériens, de rester libre et vigilant.

SJ


1. Capuchon ; naguère, les femmes en Gascogne s’en couvraient la tête et les épaules.
2. Actes Sud, 2015, Goncourt du 1er roman.

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